La roche tarpéienne est proche du Capitole

5 mars 2017

L'iconostase de l'orthodoxie économique…



"Sachez donc que c'est moi qui suis Dieu, et qu'il n'y a point de dieu près de moi; Je fais vivre et je fais mourir, Je blesse et je guéris, et personne ne délivre de ma main… car je lève ma main vers le ciel, et je dis: Je vis éternellement !"
Deutéronome 32-39
"J'ai personnellement la foi, mais à l'heure actuelle le mieux que je puisse faire pour convaincre les autres est d'invoquer le poids de l'autorité de Samuelson" 
C.E. Ferguson, "The neoclassical theory of production and distribution", 1969 (p. xvii / xviii)

Il y a des points communs évidents entre toutes les orthodoxies, qu'elles soient religieuses, philosophiques ou économiques… Au premier rang de ces points communs, il y a la volonté de magnifier des "élus", des maîtres à penser qui ont contribué à l'apparition et à la domination des principes fondamentaux de cette orthodoxie ou qui portent la parole "sainte" de celle-ci.

Au sein de l'église orthodoxe, cette volonté de magnifier les "élus" et de valoriser les porteurs de la parole prend la forme de l'iconostase… Cet iconostase est une cloison qui, dans les églises orthodoxes, sépare le clergé des fidèles, les maîtres désignés des fidèles obéissants… Mais cette cloison va aussi cacher les membres du clergé (les célébrants) aux regards des fidèles et des membres du clergé non-célébrants.

Cette iconostase est organisé autour d'une série d’icônes classées en cinq niveaux :

Tout en bas, les "grandes icônes" qui symbolisent les portes donnant accès à l’autel avec les archanges Michel et Gabriel, l’annonciation, les quatre évangélistes, le Christ, la Vierge Marie et Saint Jean Baptiste. On y ajoute parfois les saints locaux…

Ensuite nous avons :
- les "fêtes" représentent les grandes dates annuelles de l’année chrétienne orthodoxe, puis - la "deisis" qui rassemble des icônes à l’image de la vierge Marie, de Saint-Jean Baptiste et des Archanges, les Apôtres Pierre et Paul, des diacres et des évêques…
- les "prophètes" (de Moïse au Christ)  qui entourent la Vierge Marie du Signe, tenant le Christ..
…et enfin les "patriarches de la Genèse" (d’Adam à Moïse) qui, à l'envers des règles de présentation des structures pyramidales, se retrouvent tout en haut de l’iconostase..

Cet iconostase comporte parfois deux niveaux supplémentaires au-dessus des patriarches : les "Chérubins" et les "Séraphins"

Devant ces œuvres d'art et ces symboles forts, on peut être tenté de transférer ces iconostases de la religion à la théorie économique la plus orthodoxe, celle que l'on peut associer au néoclassicisme…

L'iconostase de l'orthodoxie économique…

Premier niveau : les grandes icônes

Le premier auteur pouvant être considéré comme une "grande icône" est  Jean-Baptiste Say (1774-1840.)

Entrepreneur du secteur textile et Universitaire profondément optimiste, il considère qu'il ne peut pas y avoir de crise de surproduction. Il produit au sein de son ouvrage (Catéchisme d'Economie politique, 1815) une des première Loi de l'orthodoxie actuelle, la "Loi des débouchés" interprétée de manière fausse par l'expression "les produits s'échangent contre les produits." L'édition électronique de cet ouvrage permet de corriger cette interprétation fausse car Say était très matérialiste et avait formulé cette Loi ainsi : "on n'échange que si l'on produit des marchandises."

La seconde icône est celle de Frédéric Bastiat (1801-1850).

Cet exploitant agricole, ce Juge de Paix, ce journaliste, ce député et cet économiste est aussi profondément optimiste. Pour lui (Les Harmonies Economiques, 1850) les monopoles sont à supprimer, les barrières douanières sont à lever et le libéralisme doit être la religion économique dominante. Parlant de l'enseignement, il défend la concurrence entre le privé et le public (il soutient la Loi Falloux de 1844) mais exige la diversification des programmes car selon lui, "entre le latin, le grec et le socialisme il n'y a qu'un pas !" (sic).

La troisième icône bien que moins connue, est celle d'un philosophe et psychologue allemand, Gustav Théodor Fechner (1801-1887.)

 

Il prétend alors que "l'intensité de la sensation varie comme le logarithme de l'excitant" ou en d'autres termes, que si l'excitation suit une progression géométrique, en retour la sensation suit elle une progression arithmétique ("Elemente der Psychophysik", 1860.) Pour fonder cette hypothèse, il s'inspire de la loi d'Ernst Weber, physiologiste allemand qui pensait qu'une sensation étant donnée, la quantité dont il faut augmenter l'excitant qui l'a produite pour obtenir le plus petit changement possible de la sensation est proportionnelle à la grandeur de l'excitant initial (théorie du seuil différentiel de la sensation).


La quatrième icône est celle de Jules Dupuit (1804-1866).

Ingénieur des ponts et Chaussées, il travaille en France (dès 1844) sur les tarifs des péages et des chemins de fer et aboutit à une théorie du monopole. Il en déduit un principe : la valeur d'un bien est l'importance que chaque individu lui accorde. Ainsi il ne peut y avoir de théorie objective de la valeur fondée par exemple à la manière des économistes classiques comme Smith, Marx ou Ricardo sur des quantités de travail utilisées lors de la production. Selon lui, il n'existe qu'une théorie subjective de la valeur fondée sur l'utilité que l'on retire individuellement de la consommation d'un bien ou d'un service.

La dernière icône est celle d'Antoine Augustin Cournot (1801-1877).

Spécialiste des calculs de probabilité, il va considérer que deux ordres s'opposent dans une démarche scientifique : un ordre formel relevant du relatif, de l'accidentel et de l'apparence et un ordre rationnel relevant pour sa part de l'essentiel, du réel et de l'absolu. Cet ordre rationnel, élément d'une logique supérieure, est l'objet essentiel de la science qui doit distinguer les phénomènes se produisant de manière fortuite de ceux qui, réguliers, s'expliquent logiquement les uns par les autres. Néanmoins, la nature laisse une grande place au hasard, "intersection de séries causales indépendantes".

Second niveau : les « fêtes » …

Ce niveau renvoie à une grande date de l'orthodoxie économique, date qui est associée de manière générale à la découverte du néoclassicisme (ou du marginalisme.)

La première icône de cette découverte est celle de Stanley Jevons (1835-1882).

Travaillant dans au départ au sein d'institutions monétaires, il devient Professeur de philosophie en Australie puis Professeur d'économie à Manchester et à Londres. Pour lui l'économie doit être d'abord une économie appliquée, qu'elle ne peut être qu'une science mathématique et, qu'en conséquence, la seule méthode efficace est l'approche inductive. Il prétend aussi que l'individu est seul juge de la valeur d'un bien à partir de l'utilité marginale (l'utilité de la dernière unité qu'il consomme) qu'il en retire et que chacun doit être rémunéré en fonction de sa productivité marginale (la productivité de la dernière unité qu'il produit). Il pense avoir ainsi démontré la supériorité du modèle libéral sur le modèle socialiste (Theory of political economy, 1871).

La seconde icône de ces fêtes de la découverte est celle de Karl Menger (1840-1921.)

Fondateur de l'Ecole de Vienne, Professeur d'économie et Sénateur, il construit  en 1871 (Principes d'économie politique, 1871) une théorie montrant comment les biens satisfont des besoins, théorie insistant sur les dernières unités consommées. Cette approche repose sur les mouvements et variations "à la marge" (d'où le nom de "marginalisme") et postule que l'économie a un fondement individualiste et que seule une méthode déductive centrée sur l'individu est efficace.

La dernière icône de ce niveau de l'iconostase est celle de Léon Walras (1834-1910).

Fils d'un Professeur il débute comme critique d'art et de littérature après un échec à l'entrée à l'Ecole Polytechnique et un bref passage à l'Ecole des Mines. Il revient en 1858 à ses premières  préoccupations afin de poursuivre l'oeuvre de son père. Jusqu'en 1870 il travaille sur l'économie appliquée, mais, non reconnu par les Universités françaises, il est amené à partir en Suisse (à Lausanne) où il occupe une Chaire d'économie politique où il développe l'idée que "l'économie est essentiellement la théorie de la détermination des prix sous un régime hypothétique de concurrence pure"… Voulant construire un "socialisme scientifique", il défend l'idée que l'économie doit être "libérée de toute littérature vague" et ne doit pas mettre en lumière les causes des phénomènes économiques mais en étudier les conditions de leur équilibre réciproque.

Cette révolution marginaliste a vite été considérée comme le courant dominant, le mainstream ou l'orthodoxie chez les économistes est a été qualifiée d'école "néoclassique" exprimant ainsi l'existence d'un classicisme nouvellement dominant et désormais enseigné dans les Universités.

troisième niveau : la "déisis" (du grec Δέησις, prière…)

Résultat des fêtes de la découverte, la deisis orthodoxe va glorifier les intercesseurs qui vont rend visible le devenir de la création de l'orthodoxie économique.

Le premier de ces intercesseurs est un Marquis italien, Vilfredo Pareto (1848-1923).

Successeur de Walras à la Chaire de Lausanne ajoutera la notion d'optimum en montrant que tout équilibre est optimal pour chacun des agents concernés (Cours d'économie politique, 1896). Il produira une théorie sociologique fondée sur la distinction existant entre les élites et la masse et une théorie psychologique décomposant les comportements humains en deux ensembles dominés par les "dérivations" (ce qui relève de l'intellect et de la rationalité) et par les "résidus" (instincts, sentiments et passions.)

Second intercesseur, Francis Ysidro Edgeworth (1845-1926) est un économiste et avocat irlandais.

Il proposera la première formulation de la théorie du choix du consommateur (Mathematical psychics, an Essay on the application of Mathematics to the Moral Sciences, 1881). Il inventera ainsi les courbes d'isophélimité (ou courbes d'indifférences") passages obligés de tout étudiant en économie ! Il produira aussi la célèbre "boîte d'Edgeworth"  représentant les répartitions de ressources entre deux agents dotés chacun de cartes d'indifférence et les contrats possibles entre eux…

Troisième intercesseur, Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914) était économiste et ministre des finances autrichien.

Il produira la théorie marginaliste du capital analysant ce dernier comme le résultat d'un "détour de production" (Kapital und Kapitalzins, 1880). Dans cette logique il produira aussi une théorie de l'intérêt comme un reflet de la "préférence temporelle".

Dernier intercesseur, John Bates Clark (1847-1938) était un économiste américain il attiré tout d'abord par le socialisme.

Converti à la défense du libre marché (The Philosophy of Wealth, 1886) il développera l'approche en terme d'utilité marginale des "inventeurs" comme Menger, Walras et Jevons et affirmera, en reprenant Jean-Baptiste Say, qu'il est impossible d'avoir un déséquilibre entre l'offre et la demande.

Quatrièmes niveau : les Prophètes

Comme toute religion n'existe qu'en rapport d'opposition ou de collaboration avec les autres religions, il en est de même pour l'orthodoxie économique entrée très rapidement en conflit avec d'autres approches comme la pensée marxiste et la pensée keynésienne.

Ces oppositions mettent nécessairement en première ligne des prophètes chargés de diffuser la pensée orthodoxe en la présentant de manière moins dogmatique afin de rassembler un grand nombre de fidèles, rôle originel d'un Prophète. Ces interprètes de la parole divine sont ainsi chargés de parler au nom de Dieu.

Le premier Prophète est Alfred Marshall (1842-1924) économiste anglais.

Tenant d'une analyse plus complexe que ses prédécesseurs représentés dans les premiers niveaux de l'iconostase, il développera la notion d'élasticité (reprise au physiocrate Anne Robert Jacques Turgot, baron de l'Aulne), la notion de période et la théorie du choix du producteur. Il travaillera aussi sur la théorie de la productivité marginale et sur celle de la demande des facteurs de production. Il se situera  aussi à la marge de cette révolution marginaliste en insistant beaucoup plus sur les ajustements effectués au niveau des quantités que sur ceux mettant en oeuvre les prix… et en créant la notion d'Industrial organization (The Economics of Industry, 1879) destinée à étudier les rôles et comportements des entreprises.

Les principaux prophètes qui l'accompagneront seront Franck Plumpton Ramsey (1903-1930), John Von Neuman (1903-1957) et Oskar Morgenstern (1902-1977).

Ils apporteront à l'ensemble une vision fondée sur les théories mathématiques nées dans les années 1930 et 1940 comme la théorie des jeux et les avancées nouvelles des outils des probabilités...

Puis ce furent John Richard Hicks (1904-1989), Thorstein Bunde Veblen (1857-1929) et Robert Giffen (1837-1910).

Ils étudieront les effets "pervers" des lois de la consommation afin de décrypter des faits réels au point d'ailleurs où l'on peut se demander si ces derniers ne sont pas plus fréquents que les effets "normaux" étudiés par Edgeworth...

Plus tard, Paul Anthony Samuelson (1915-2009) fermera cette liste de prophètes avec sa "synthèse néoclassique" (Foundations of Economic Analysis, 1947) empruntant quelques apports des keynésiens pour analyser les cycles endogènes de l'économie.

Cinquième niveau : les Patriarches

Les Patriarches actuels de l'orthodoxie économique ont des attitudes plus "polémiques" vis-à-vis des auteurs n'acceptant pas d'entrer dans le mainstream de la pensée marginaliste. Pour ce faire et vers la fin des années soixante-dix, certains économistes vont réactiver une pensée libérale qui avait été largement masquée par la pensée keynésienne. Ce sera l'ère des Crédos…

Ainsi, Robert Alexander Mundell (1932-) théorisera une nouvelle démarche qui inspirera les programmes économiques de D. Reagan, R. Bush, M. Tatcher... et d'autres…  l'"Economie de l'offre" qui a pu être simplifiée et diffusée grâce à la courbe imaginée (et imaginaire) par Arthur B. Laffer (1940-).

Puis ce fut Friedrich Hayek (1889-1992) qui, philosophe et économiste anglo-autrichien, fera l'éloge de la toute-puissance du marché (The Road to Serfdom, 1944) et militera contre l'intervention des Etats dans le domaine économique. Les valeurs morales et des règles sociales permettent le bon fonctionnement de la société et de son économie car personne ne peut connaître les mécanismes et comportements qui transforment les comportements individuels en un résultat collectif efficace. Il créa sa propre église orthodoxe avec la "Société du Mont-Pélerin" (au bord du Lac Léman), cercle élitiste revendiquant une "société libre" grâce à la domination de l'économie de marché.

Milton Friedman (1912-2006) va défendre le libéralisme et le monétarisme dès les années soixante (Capitalism and Freedom, 1962) et sera considéré comme un patriarche après le coup d'Etat du général Pinochet au Chili (11 septembre 1973) pour lequel il créera un groupe d'économistes universitaires de Chicago. Pour lui, l'Etat est quasiment inutile et la politique monétaire est la seule politique économique possible et efficace.

Son fils, D. Friedman jr. (1945-), physicien d'origine et économiste par destination, accentuera cette approche (The Machinery of Freedom, 1973) en faisant le crédo de l'anarcho-capitaliste et du libertarisme-libéral permettant de fonder une économie fonctionnant sans la moindre intervention de l'Etat à part celles liées à ses fonctions régaliennes. Pour ses disciples, l'anarchisme est la forme la plus développée de la domination et de l'efficacité des marchés !

Sixième niveau : les "Chérubins" et les "Séraphins"

Les Chérubins sont des anges armés du glaive de feu et gardent l'accès à "l'arbre de vie" planté dans l'Eden désormais fermé et interdit (Genèse, 3, 24). Ces "brûleurs de péchés" portent de glaives et  possèdent trois paires d'ailes (selon Isaïe) : une pour se voiler la face, une pour voler et une qu'ils étendent sur leurs pieds. Destinés à faire la louange de Dieu, leur couleur est le rouge, la couleur du feu. Ils sont nombreux dans la pensée économique orthodoxe.

Nous pouvons en sélectionner deux pour notre iconostase :  
Bertrand Lemennicier (Le marché du mariage et de la famille, 1988) : "Les hommes désirent-ils vraiment autre chose chez une femme que les services sexuels qu'elles peuvent rendre à moindre frais en se mariant ? "
Pascal Salin (Libéralisme, 2000) : "Il faut supprimer le délit de racisme, tout simplement parce qu'on ne peut pas punir quelqu'un pour ce qu'il a dans la tête. (…) Toute attitude raciste me paraît insupportable et stupide, mais je ne me reconnais pas le droit de la punir."

Les Séraphins se tiennent au-dessus du trône de Yahvé (Isaïe, 6, 2). Ces entités célestes, anges sans corps (car réduits le plus souvent à une tête ailée) symbolisent l'omniprésence de Dieu et la sagesse divine. Dieu les plaça à l'est d'Eden pour empêcher les humains d'entrer dans le Jardin et d'accéder à l'Arbre de Vie (Genèse, III,24).

Nous pouvons en sélectionner un pour notre iconostase :
Charles E. Ferguson proclamant sa "foi" ("I personally have the faith, but at present the best I can do convince others is to invoke the weight of Samuelson's authority " p. xvii / xviii) dans un avant-propos à l'un de ses ouvrages (The neoclassical theory of production and distribution, 1969) tout en justifiant le fait que la théorie orthodoxe de la production et de la distribution est d'abord une "question de foi" à valider grâce à l'économétrie...

Cet iconostase est un ensemble de portraits dressés afin de célébrer des auteurs faisant preuve d'orthodoxie… mais aussi une porte séparant le sanctuaire (et son autel), la prothèse (lieu de préparation des Saints Dons) et le diaconum, (lieu de garde des livres du culte), du reste de l'église et des fidèles qui n'ont alors que leur foi et des crédos pour analyser le réel…

10 nov. 2016

Le programme économique de Donald Trump…

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... ou la misère des politiques économiques populistes et des débats les concernant


Répondre à cette question est extrêmement risqué tant ce programme n'apparaît que sous forme de slogans ou de formules "médiatiques" laissant de coté les dimensions plus abstraites, les détails et, surtout, les conditions d'application de ses propositions…

Beaucoup de commentateurs se sont attachés à disséquer ce programme et certains ont conclu à une certaine hétérodoxie par rapport aux programmes traditionnels. Il en est ainsi des analyses suivantes :

Vincent Michelot dans La Tribune : baisse des impôts, lutte contre le libre-échange, rapatriement vers les États-Unis des emplois industriels…

Yann Mens dans Alter Eco : baisse des impôts, grands travaux financés par les emprunts, lutte contre le déclin de l'économie américaine…

Céline Boff dans 20 minutes : protectionnisme, programme d'investissements, augmentation de la dette…

Christophe Alix dans Libération : baisse massive d'impôts, révision des Traités économiques internationaux, augmentation des droits de douane, dé-globalisation, baisse de la dépense publique (hors dépenses "sociales" et militaires), grands travaux, réduction de l'Obamacare,…

Pierre-Yves Dugua dans Le Figaro : baisse des impôts, renégociation des Traités économiques internationaux, abandon des objectifs de réduction d'émissions de CO2, relance du charbon, suppression de l'Obamacare, lutte contre l'immigration, réduction de la dépense publique (hors programmes sociaux et militaires)…

Etc….

Il faut noter aussi que D. Trump a été soutenu par 305 économistes. Ce soutien reposait sur des analyses "en négatif" présentées dans une lettre désormais célèbre. "En négatif" car il est à noter que ce soutien ne porte pas sur le programme de Donald Trump puisqu'orienté contre celui d'Hillary Clinton, joli tour de passe-passe conduisant à une assistance en mode inversé !!!!

Ces économistes venaient principalement d'Universités peu connues à l'étranger comme celles du Texas (16), California (15), Delaware (5), Louisiana (5), George Mason (5), Minnesota (4), Michigan (4), Chicago (4), University of Notre Dame (4), Virginia (4), Arizona (3), Indiana (3) ou Duke University (3)… avec une répartition plus large car seules deux Universités rassemblent plus de 10 signataires chacune…

Déclaration des économistes concernés par le programme économique d'Hillary Clinton

"Les résultats de l'élection présidentielle de cette année influenceront l'économie des États-Unis pour les années à venir. Si Hillary Clinton gagne cette élection, ses ordonnances de politique dépassées ne ramèneront pas notre économie aux taux de croissance plus rapides dont il jouissait jadis. Et sans plus de croissance économique, son programme ne se traduira pas par plus d'emplois ou un niveau de vie national plus élevé. Le programme économique d'Hillary Clinton est mauvais pour l'Amérique.

L'économie des États-Unis est moins performante. Les politiques fédérales mal orientées ont produit l'un des plus faibles rendements jamais enregistrés. Depuis le début de 2009, l'économie a connu un taux de croissance annuelle moyenne de 2%. Il pourrait et devrait augmenter de 3 à 4 pour cent.

Hillary Clinton promet de répéter presque toutes les erreurs de politique d'Obama.
Elle veut encore un autre programme massif de travaux publics financé par la dette ;
elle veut relever les taux d'imposition sur l'investissement et les revenus de près de 50 % ; elle veut porter le salaire minimum fédéral à au moins 12 $ l'heure et appuie les efforts de l'État et des collectivités locales pour les augmenter ;
elle veut réduire le développement aux États-Unis des combustibles fossiles ;
elle veut continuer la réglementation de l'administration Obama sur les affaires et l'entrepreneuriat ;
et elle veut doubler l'ObamaCare.

Ce dont l'Amérique a besoin et ce que les Américains méritent, c'est un programme de liberté économique : un gouvernement limité mais efficace, des politiques qui s'appuient sur les marchés et les renforcent, une réforme fiscale en faveur de la croissance, une réduction raisonnable des dépenses fédérales. Ces choses sont nécessaires si nous voulons relancer la prospérité américaine.

Pour ces raisons et d'autres points, les soussignés exhortent toutes les personnes concernées par les menaces contre la prospérité américaine, à rejeter le programme économique mal avisé d'Hillary Clinton."

Source :
Traduction par U. N. M.

Il est à noter aussi que, dans "l'autre camp", 370 économistes américains ont publié une  lettre ouverte pour défendre le programme d'Hillary Clinton en utilisant aussi le mode négatif puisque  reposant aussi la condamnation du programme de Donald Trump…

Ces 370 signataires venaient principalement des Universités de California (41), du Massachusetts Institute of Technology (30), de Princeton (24), de Stanford (22), de Yale (22), de Chicago (17), de Columbia (12), de Harvard (12), de Northwestern (12) ou de Washington (9)… Universités plus connues à l'extérieur des USA…



Le programme ! Le programme ! Le programme !
(sur l'air des lampions… )


Au-delà de ces constats et débats de campagne, on peut rechercher des fondements plus abstraits à ces "pensées" pour discerner au minimum un "inconscient économique" qui justifierait l'approche économique de Donald Trump.

Trois dogmes réunis dans une sorte d'illusion de cohérence acquise par leur simple juxtaposition fondent cette pensée.

L'exhumation du dogme de l'économie de l'offre

L'économie de l'offre est née des travaux de R. A. Mundell et a abouti aux programmes de R. Reagan, des Bush père et fils, de M. Tatcher et, maintenant, de D. Trump... Revenant au premier plan des débats à chaque campagne présidentielle américaine, elle a été pratiquement limitée au monde anglo-saxon. Elle s'appuie sur les mouvements de contestation de l'impôt, mouvement dont l'importance et la permanence sont beaucoup plus faibles en Europe ou au Japon qu'aux Etats Unis. Elle porte sur la production (supply-side economics) et a pu être comprise comme un retour à une économie classique en rupture avec les schémas néoclassiques traditionnels.

Mais cette Economie de l'offre est aussi un regroupement de diverses approches partielles cherchant leurs fondements dans des champs différents de la théorie économique et trouvant un point commun autour du "membre de l'équation de demande" qu'il s'agira de privilégier. C'est une réactualisation de la loi des débouchés de Say interprétée comme une identité (l'offre crée sa propre demande). C'est aussi une synthèse des nouveaux courants microéconomiques et des anticipations (la "nouvelle économie classique"). C'est aussi une remise au goût du jour des remarques d'Adam Smith et de David Hume sur l'inefficacité des augmentations de la pression fiscale…
Au total, elle apparaît comme le support de politiques libérales menées en opposition aux politiques keynésiennes traditionnelles…

A.B. Laffer a proposé un schéma qui servira de base à toute représentation graphique de l'économie de l'offre, schéma consacré comme "la courbe de Laffer". Ce schéma désormais classique repose sur deux hypothèses :

- Hypothèse 1 : à toute recette fiscale peuvent être associés deux niveaux différents de pression fiscale sauf en un point optimum, sommet de la courbe (E)
- Hypothèse 2 : une augmentation de la fiscalité provoque une diminution de la main-d'oeuvre et ce, par trois effets contradictoires. L'offre de main-d'oeuvre (la demande de travail) va augmenter si la fiscalité est alourdie dans la mesure où les agents chercheront à maintenir leurs revenus, cette augmentation sera annulée par une baisse de la demande de main-d'oeuvre (l'offre de travail) des entreprises soumises à l'impôt. Reste le troisième effet, effet de substitution : l'augmentation de la fiscalité entraîne une baisse des salaires réels et donc de l'épargne.

Cette courbe de Laffer a inspiré directement la proposition de loi aux Etats-Unis dite Proposition Kemp-Roth et résumée par la formule lapidaire "l'impôt tue l'impôt !"

Mais l'existence de cette courbe n'a jamais été démontrée et lorsqu'il était Vice-Président des U.S.A. (sous la période Reagan avant de devenir à son tour Président), G. Bush senior avait affirmé lors de son discours d'investiture que l'Economie de l'Offre "était l'Economie du Vaudou" et a ainsi contribué à un quasi abandon de cette théorie jusqu'à son exhumation par D. Trump !

Le retour au dogme de la vulgate keynésienne

La pensée keynésienne a toujours été réinterprétée dans tous les sens avec une tendance importante à une vision simplificatrice la limitant aux programmes mis en place par Roosevelt à partir de 1933 : redistribution des richesses, grands travaux, relance par la consommation, rationalité adaptative des agents économiques et arbitrages de l'Etat…

Nous retrouvons chez D. Trump cette logique avec ses grands travaux financés par les emprunts, son rapatriement des emplois industriels vers les Etats-Unis, son fort degré de protectionnisme, son programme d'investissements financés par la dette et, enfin,  sa relance du charbon allant à l'encontre des problèmes écologiques… Nous retrouvons aussi chez D. Trump des interrogations qui, comme celles de Keynes, sont nées des crises, des problèmes des responsables des politiques économiques sans toutefois tenir compte des débats qui traversent la communauté (?) internationale des économistes.

Le caractère central du dogme d'une nation redevenant souveraine et… dominante

Enfin, le troisième dogme du programme économique de D. Trump est celui du tout-pouvoir de la Nation.

Ce dogme repose sur une hypothèse, celle de la possibilité de reconstruction de l'économie des USA et de retour à sa cohérence. Nous retrouvons ici des approches ayant été développées par les auteurs classiques de David Ricardo à Frédéric List en passant par Simonde de Sismondi !

Dans les programmes de D. Trump, cette Nation doit être privilégiée contre les méfaits du commerce mondial. Mais, en contrepoint, cette Nation doit aussi chercher de nouveau un pouvoir qui l'affranchira des autres pays dominant les marchés mondiaux…

La grande illusion

L'illusion de la cohérence entre l'exhumation de l'Economie de l'offre, le retour à la vulgate keynésienne et l'évocation d'une nation redevenant souveraine et… dominante joue un rôle important dans ces programmes.

Mais cette supposition de cohérence est une vraie illusion, une vraie perception déformée d'un objet non défini de manière précise, perception non reconnue comme une erreur ou comme une insuffisance d'analyse…

  • Comment peut-on penser que l'économie de l'offre choisie comme principe général de l'action économique soit facilement compatible et sans contradiction avec la vulgate keynésienne ?
  • Cette vulgate keynésienne déterminant une liste imaginaire de modes d'action soit un support efficace de la renaissance américaine et soit compatible avec l'idée de nation redevenant cohérente et dominante ?
  • Comment la centralité de la Nation peut elle cohabiter avec une économie de l'offre se focalisant sur une croyance affirmée sans preuve de son efficacité ? 

Cette grande illusion sera peut être la cause principale de la chute future de Donald Trump !

30 oct. 2016

Une pétition à la façon de F. Bastiat : "contre les méfaits de toute hétérodoxie négationniste et généralement de tout ce qui concerne la science économique non expérimentale"



Copie non-conforme de la

"pétition des fabricants de chandelles"

de Frédéric Bastiat

D'après le Journal des Économistes, vol. 12, n° 47, p. 204, 1845
et Œuvres complètes de F. Bastiat, vol. 4, p. 57, Sophismes économiques, ch. 7.
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Chapitre I de la Iere série des

Nouveaux Sophismes Economiques

Pétition

À Mme la Ministre en charge de l'éducation et de la recherche.

Madame…

Vous êtes dans la bonne voie. Vous repoussez les fausses théories abstraites : les approches utilisant tout autre outil que ceux de l'économie désormais scientifique car expérimentale et semblable aux autres sciences. Vous voulez justement nous affranchir de la concurrence des pensées non scientifiques, en un mot, vous voulez ignorer les démarches négationnistes comme les discours économiques utilisant des références à la sociologie traditionnelle, à la politique ou à l'histoire.

Nous venons vous offrir une admirable occasion d’appliquer notre… comment dirons-nous ? notre théorie ? non, rien n’est plus trompeur que la théorie ; notre doctrine ? notre système ? notre principe ? mais vous n’aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systèmes, et, quant aux principes, vous écoutez trop ceux qui prétendent qu’il n’y en a pas en économie; nous dirons donc notre pratique, notre pratique sans critique et sans principe à part les nôtres.

Nous subissons l’intolérable concurrence de rivaux placés, à ce qu’il paraît, dans des conditions nettement inférieures aux nôtres, pour la production d'une pseudo lumière, mais qui essaye d'inonder notre marché national à une valeur fabuleusement réduite ; car, aussitôt qu’ils se montrent dans certaines presse et certains journaux, notre audience baisse, beaucoup de lecteurs s’adressent à eux, et notre branche de la Science Française, dont les ramifications sont trop innombrables, est tout à coup frappée d'une concurrence ridicule. Ces rivaux, qui ne sont autres que les économistes hétérodoxes, négationnistes évidents, nous font une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu’elle nous est suscitée par la perfide Russie (bonne diplomatie par le temps qui court !), d’autant qu’il ont pour cette nation se voulant orgueilleuse des ménagements dont ils se dispensent envers nous.

Nous demandons qu’il vous plaise de faire une loi qui ordonne l'interdiction de toute pensée, analyse, réflexion, conceptualisation, recommandation, conclusion et de tout article publié, colloque, article de presse par lesquelles l'hétérodoxie a coutume de végéter dans nos Facultés au préjudice des belles théories dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd’hui à une lutte si difficile malgré notre nombre.

Veuillez, Madame la Ministre, ne pas prendre notre demande pour une satire, et ne la repoussez pas du moins sans écouter les raisons que nous avons à faire valoir à l’appui.

Et d’abord, si vous fermez, autant que possible, tout accès à ces hétérodoxies, si vous réduisez ainsi le besoin de travaux et théories secondaires et négligeables, quelle est en France la pensée économique qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée ?

Si nous ne consommons plus de sociologie, d'histoire, de politique engagée ou d'approches factuelles, il faudra plus de statistique, et, par suite, on verra se multiplier les analyses en groupes-test et en groupes de contrôle, les consensus des experts, l'évaluation par les pairs, cette base de toute richesse des revues de très haut niveau et la nôtre par le fait.

Si nous consommons plus de statistique, on verra s’étendre la culture de la vraie et véritable science, travaux théoriques et appliqués publiés dans des revues soumises aux mêmes règles que celles de toutes les autres disciplines scientifiques et qui viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l’élève de nos disciples aura communiquée à notre territoire.

Si nous consommons plus de statistique, seront alors mis en évidence des liens de cause à effet permettant de bâtir des protocoles expérimentaux et de connaître les causes des phénomènes observés…

Et que dirons nous des articles de Paris ou de Toulouse ? Voyez d'ici les analyses pleines de dorures, les évaluations en bronze et nos recommandations, ces cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en candélabres qui brillent dans de spacieuses institutions auprès desquels ceux d'aujourd'hui ne sont que des boutiques.

Enfin seront exclus ceux qui, dans le droit fil d’un Lyssenko proclamant que la science "bourgeoise" s’oppose à la science "prolétarienne", dénoncent une science économique "orthodoxe" au service du (néo, ultra ou ordo) libéralisme, idéologie dominante contemporain.

Veuillez y réfléchir, Madame, et vous resterez convaincue qu’il n’est peut-être pas un Français, depuis l’opulent actionnaire de Banques prestigieuses jusqu’au plus humble chercheur validé par ses pairs, dont le succès de notre demande n’améliore la condition.
Nous prévoyons vos objections, Madame; mais vous ne nous en opposerez pas une seule que vous n’alliez la ramasser dans les livres à peine usés des partisans atterrés d'une hétérodoxie face à notre orthodoxie qu'ils traitent d'autistique. Nous osons vous mettre au défi de prononcer un mot contre nous qui ne se retourne à l’instant contre vous-mêmes et contre le principe qui dirige toute votre politique.

Nous direz-vous que, si nous gagnons à cette protection, la France n’y gagnera point, parce que l'orthodoxie en fera les frais ?

Nous vous répondrons :

Vous n’avez plus le droit d’invoquer les intérêts de l'hétérodoxie. Quand elle s’est trouvé aux prises avec la vraie science, en toutes circonstances vous l’avez sacrifiée. Vous l’avez fait pour encourager notre travail, pour accroître notre domaine du travail. Par le même motif, vous devez le faire encore.

Vous avez été vous-mêmes au-devant de l’objection. Lorsqu’on vous disait : l'économiste est intéressé à la libre diffusion du marginalisme, du monétarisme ou de l'économie de l'offre. Oui, disiez-vous.

Eh bien ! Si les hétérodoxes sont intéressés à l’admission de leurs modes de pensée, les vrais chercheurs reconnus par leurs pairs le sont à leur interdiction.

Direz-vous que la lumière de notre approche désormais scientifique est un don reconnu par nous-mêmes, et que repousser des dons reconnus, ce serait repousser la science même sous prétexte d’encourager les moyens de la développer ? Mais prenez garde que vous portez la mort dans le cœur de votre politique car vous n’avez qu’un demi-motif  pour accueillir notre demande, vous auriez un motif complet en vous fondant sur ce que nous sommes plus fondés que les autres, en d’autres termes, ce serait entasser absurdité sur absurdité.

La question, et nous la posons formellement, est de savoir si vous voulez pour la France le bénéfice de la recherche économique orthodoxe ou les prétendus avantages de la négation hétérodoxe. Choisissez, mais soyez logiques ; car, tant que vous repousserez, comme vous le faites, les approches statistiques et expérimentales, en proportion de ce que leur valeur a été définie par une norme établie par des pairs pour les pairs, quelle inconséquence ne serait-ce pas d’admettre d'autres approches, que l'on qualifie de négationnistes car non validées par nous mêmes ?

Fin de cette copie non-conforme car mélangeant les écrits de Frédéric Bastiat et ceux de Pierre Cahuc et André Zylberberg…