La roche tarpéienne est proche du Capitole

23 janv. 2017

10 nov. 2016

Le programme économique de Donald Trump…

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... ou la misère des politiques économiques populistes et des débats les concernant


Répondre à cette question est extrêmement risqué tant ce programme n'apparaît que sous forme de slogans ou de formules "médiatiques" laissant de coté les dimensions plus abstraites, les détails et, surtout, les conditions d'application de ses propositions…

Beaucoup de commentateurs se sont attachés à disséquer ce programme et certains ont conclu à une certaine hétérodoxie par rapport aux programmes traditionnels. Il en est ainsi des analyses suivantes :

Vincent Michelot dans La Tribune : baisse des impôts, lutte contre le libre-échange, rapatriement vers les États-Unis des emplois industriels…

Yann Mens dans Alter Eco : baisse des impôts, grands travaux financés par les emprunts, lutte contre le déclin de l'économie américaine…

Céline Boff dans 20 minutes : protectionnisme, programme d'investissements, augmentation de la dette…

Christophe Alix dans Libération : baisse massive d'impôts, révision des Traités économiques internationaux, augmentation des droits de douane, dé-globalisation, baisse de la dépense publique (hors dépenses "sociales" et militaires), grands travaux, réduction de l'Obamacare,…

Pierre-Yves Dugua dans Le Figaro : baisse des impôts, renégociation des Traités économiques internationaux, abandon des objectifs de réduction d'émissions de CO2, relance du charbon, suppression de l'Obamacare, lutte contre l'immigration, réduction de la dépense publique (hors programmes sociaux et militaires)…

Etc….

Il faut noter aussi que D. Trump a été soutenu par 305 économistes. Ce soutien reposait sur des analyses "en négatif" présentées dans une lettre désormais célèbre. "En négatif" car il est à noter que ce soutien ne porte pas sur le programme de Donald Trump puisqu'orienté contre celui d'Hillary Clinton, joli tour de passe-passe conduisant à une assistance en mode inversé !!!!

Ces économistes venaient principalement d'Universités peu connues à l'étranger comme celles du Texas (16), California (15), Delaware (5), Louisiana (5), George Mason (5), Minnesota (4), Michigan (4), Chicago (4), University of Notre Dame (4), Virginia (4), Arizona (3), Indiana (3) ou Duke University (3)… avec une répartition plus large car seules deux Universités rassemblent plus de 10 signataires chacune…

Déclaration des économistes concernés par le programme économique d'Hillary Clinton

"Les résultats de l'élection présidentielle de cette année influenceront l'économie des États-Unis pour les années à venir. Si Hillary Clinton gagne cette élection, ses ordonnances de politique dépassées ne ramèneront pas notre économie aux taux de croissance plus rapides dont il jouissait jadis. Et sans plus de croissance économique, son programme ne se traduira pas par plus d'emplois ou un niveau de vie national plus élevé. Le programme économique d'Hillary Clinton est mauvais pour l'Amérique.

L'économie des États-Unis est moins performante. Les politiques fédérales mal orientées ont produit l'un des plus faibles rendements jamais enregistrés. Depuis le début de 2009, l'économie a connu un taux de croissance annuelle moyenne de 2%. Il pourrait et devrait augmenter de 3 à 4 pour cent.

Hillary Clinton promet de répéter presque toutes les erreurs de politique d'Obama.
Elle veut encore un autre programme massif de travaux publics financé par la dette ;
elle veut relever les taux d'imposition sur l'investissement et les revenus de près de 50 % ; elle veut porter le salaire minimum fédéral à au moins 12 $ l'heure et appuie les efforts de l'État et des collectivités locales pour les augmenter ;
elle veut réduire le développement aux États-Unis des combustibles fossiles ;
elle veut continuer la réglementation de l'administration Obama sur les affaires et l'entrepreneuriat ;
et elle veut doubler l'ObamaCare.

Ce dont l'Amérique a besoin et ce que les Américains méritent, c'est un programme de liberté économique : un gouvernement limité mais efficace, des politiques qui s'appuient sur les marchés et les renforcent, une réforme fiscale en faveur de la croissance, une réduction raisonnable des dépenses fédérales. Ces choses sont nécessaires si nous voulons relancer la prospérité américaine.

Pour ces raisons et d'autres points, les soussignés exhortent toutes les personnes concernées par les menaces contre la prospérité américaine, à rejeter le programme économique mal avisé d'Hillary Clinton."

Source :
Traduction par U. N. M.

Il est à noter aussi que, dans "l'autre camp", 370 économistes américains ont publié une  lettre ouverte pour défendre le programme d'Hillary Clinton en utilisant aussi le mode négatif puisque  reposant aussi la condamnation du programme de Donald Trump…

Ces 370 signataires venaient principalement des Universités de California (41), du Massachusetts Institute of Technology (30), de Princeton (24), de Stanford (22), de Yale (22), de Chicago (17), de Columbia (12), de Harvard (12), de Northwestern (12) ou de Washington (9)… Universités plus connues à l'extérieur des USA…



Le programme ! Le programme ! Le programme !
(sur l'air des lampions… )


Au-delà de ces constats et débats de campagne, on peut rechercher des fondements plus abstraits à ces "pensées" pour discerner au minimum un "inconscient économique" qui justifierait l'approche économique de Donald Trump.

Trois dogmes réunis dans une sorte d'illusion de cohérence acquise par leur simple juxtaposition fondent cette pensée.

L'exhumation du dogme de l'économie de l'offre

L'économie de l'offre est née des travaux de R. A. Mundell et a abouti aux programmes de R. Reagan, des Bush père et fils, de M. Tatcher et, maintenant, de D. Trump... Revenant au premier plan des débats à chaque campagne présidentielle américaine, elle a été pratiquement limitée au monde anglo-saxon. Elle s'appuie sur les mouvements de contestation de l'impôt, mouvement dont l'importance et la permanence sont beaucoup plus faibles en Europe ou au Japon qu'aux Etats Unis. Elle porte sur la production (supply-side economics) et a pu être comprise comme un retour à une économie classique en rupture avec les schémas néoclassiques traditionnels.

Mais cette Economie de l'offre est aussi un regroupement de diverses approches partielles cherchant leurs fondements dans des champs différents de la théorie économique et trouvant un point commun autour du "membre de l'équation de demande" qu'il s'agira de privilégier. C'est une réactualisation de la loi des débouchés de Say interprétée comme une identité (l'offre crée sa propre demande). C'est aussi une synthèse des nouveaux courants microéconomiques et des anticipations (la "nouvelle économie classique"). C'est aussi une remise au goût du jour des remarques d'Adam Smith et de David Hume sur l'inefficacité des augmentations de la pression fiscale…
Au total, elle apparaît comme le support de politiques libérales menées en opposition aux politiques keynésiennes traditionnelles…

A.B. Laffer a proposé un schéma qui servira de base à toute représentation graphique de l'économie de l'offre, schéma consacré comme "la courbe de Laffer". Ce schéma désormais classique repose sur deux hypothèses :

- Hypothèse 1 : à toute recette fiscale peuvent être associés deux niveaux différents de pression fiscale sauf en un point optimum, sommet de la courbe (E)
- Hypothèse 2 : une augmentation de la fiscalité provoque une diminution de la main-d'oeuvre et ce, par trois effets contradictoires. L'offre de main-d'oeuvre (la demande de travail) va augmenter si la fiscalité est alourdie dans la mesure où les agents chercheront à maintenir leurs revenus, cette augmentation sera annulée par une baisse de la demande de main-d'oeuvre (l'offre de travail) des entreprises soumises à l'impôt. Reste le troisième effet, effet de substitution : l'augmentation de la fiscalité entraîne une baisse des salaires réels et donc de l'épargne.

Cette courbe de Laffer a inspiré directement la proposition de loi aux Etats-Unis dite Proposition Kemp-Roth et résumée par la formule lapidaire "l'impôt tue l'impôt !"

Mais l'existence de cette courbe n'a jamais été démontrée et lorsqu'il était Vice-Président des U.S.A. (sous la période Reagan avant de devenir à son tour Président), G. Bush senior avait affirmé lors de son discours d'investiture que l'Economie de l'Offre "était l'Economie du Vaudou" et a ainsi contribué à un quasi abandon de cette théorie jusqu'à son exhumation par D. Trump !

Le retour au dogme de la vulgate keynésienne

La pensée keynésienne a toujours été réinterprétée dans tous les sens avec une tendance importante à une vision simplificatrice la limitant aux programmes mis en place par Roosevelt à partir de 1933 : redistribution des richesses, grands travaux, relance par la consommation, rationalité adaptative des agents économiques et arbitrages de l'Etat…

Nous retrouvons chez D. Trump cette logique avec ses grands travaux financés par les emprunts, son rapatriement des emplois industriels vers les Etats-Unis, son fort degré de protectionnisme, son programme d'investissements financés par la dette et, enfin,  sa relance du charbon allant à l'encontre des problèmes écologiques… Nous retrouvons aussi chez D. Trump des interrogations qui, comme celles de Keynes, sont nées des crises, des problèmes des responsables des politiques économiques sans toutefois tenir compte des débats qui traversent la communauté (?) internationale des économistes.

Le caractère central du dogme d'une nation redevenant souveraine et… dominante

Enfin, le troisième dogme du programme économique de D. Trump est celui du tout-pouvoir de la Nation.

Ce dogme repose sur une hypothèse, celle de la possibilité de reconstruction de l'économie des USA et de retour à sa cohérence. Nous retrouvons ici des approches ayant été développées par les auteurs classiques de David Ricardo à Frédéric List en passant par Simonde de Sismondi !

Dans les programmes de D. Trump, cette Nation doit être privilégiée contre les méfaits du commerce mondial. Mais, en contrepoint, cette Nation doit aussi chercher de nouveau un pouvoir qui l'affranchira des autres pays dominant les marchés mondiaux…

La grande illusion

L'illusion de la cohérence entre l'exhumation de l'Economie de l'offre, le retour à la vulgate keynésienne et l'évocation d'une nation redevenant souveraine et… dominante joue un rôle important dans ces programmes.

Mais cette supposition de cohérence est une vraie illusion, une vraie perception déformée d'un objet non défini de manière précise, perception non reconnue comme une erreur ou comme une insuffisance d'analyse…

  • Comment peut-on penser que l'économie de l'offre choisie comme principe général de l'action économique soit facilement compatible et sans contradiction avec la vulgate keynésienne ?
  • Cette vulgate keynésienne déterminant une liste imaginaire de modes d'action soit un support efficace de la renaissance américaine et soit compatible avec l'idée de nation redevenant cohérente et dominante ?
  • Comment la centralité de la Nation peut elle cohabiter avec une économie de l'offre se focalisant sur une croyance affirmée sans preuve de son efficacité ? 

Cette grande illusion sera peut être la cause principale de la chute future de Donald Trump !

30 oct. 2016

Une pétition à la façon de F. Bastiat : "contre les méfaits de toute hétérodoxie négationniste et généralement de tout ce qui concerne la science économique non expérimentale"



Copie non-conforme de la

"pétition des fabricants de chandelles"

de Frédéric Bastiat

D'après le Journal des Économistes, vol. 12, n° 47, p. 204, 1845
et Œuvres complètes de F. Bastiat, vol. 4, p. 57, Sophismes économiques, ch. 7.
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Chapitre I de la Iere série des

Nouveaux Sophismes Economiques

Pétition

À Mme la Ministre en charge de l'éducation et de la recherche.

Madame…

Vous êtes dans la bonne voie. Vous repoussez les fausses théories abstraites : les approches utilisant tout autre outil que ceux de l'économie désormais scientifique car expérimentale et semblable aux autres sciences. Vous voulez justement nous affranchir de la concurrence des pensées non scientifiques, en un mot, vous voulez ignorer les démarches négationnistes comme les discours économiques utilisant des références à la sociologie traditionnelle, à la politique ou à l'histoire.

Nous venons vous offrir une admirable occasion d’appliquer notre… comment dirons-nous ? notre théorie ? non, rien n’est plus trompeur que la théorie ; notre doctrine ? notre système ? notre principe ? mais vous n’aimez pas les doctrines, vous avez horreur des systèmes, et, quant aux principes, vous écoutez trop ceux qui prétendent qu’il n’y en a pas en économie; nous dirons donc notre pratique, notre pratique sans critique et sans principe à part les nôtres.

Nous subissons l’intolérable concurrence de rivaux placés, à ce qu’il paraît, dans des conditions nettement inférieures aux nôtres, pour la production d'une pseudo lumière, mais qui essaye d'inonder notre marché national à une valeur fabuleusement réduite ; car, aussitôt qu’ils se montrent dans certaines presse et certains journaux, notre audience baisse, beaucoup de lecteurs s’adressent à eux, et notre branche de la Science Française, dont les ramifications sont trop innombrables, est tout à coup frappée d'une concurrence ridicule. Ces rivaux, qui ne sont autres que les économistes hétérodoxes, négationnistes évidents, nous font une guerre si acharnée, que nous soupçonnons qu’elle nous est suscitée par la perfide Russie (bonne diplomatie par le temps qui court !), d’autant qu’il ont pour cette nation se voulant orgueilleuse des ménagements dont ils se dispensent envers nous.

Nous demandons qu’il vous plaise de faire une loi qui ordonne l'interdiction de toute pensée, analyse, réflexion, conceptualisation, recommandation, conclusion et de tout article publié, colloque, article de presse par lesquelles l'hétérodoxie a coutume de végéter dans nos Facultés au préjudice des belles théories dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abandonner aujourd’hui à une lutte si difficile malgré notre nombre.

Veuillez, Madame la Ministre, ne pas prendre notre demande pour une satire, et ne la repoussez pas du moins sans écouter les raisons que nous avons à faire valoir à l’appui.

Et d’abord, si vous fermez, autant que possible, tout accès à ces hétérodoxies, si vous réduisez ainsi le besoin de travaux et théories secondaires et négligeables, quelle est en France la pensée économique qui, de proche en proche, ne sera pas encouragée ?

Si nous ne consommons plus de sociologie, d'histoire, de politique engagée ou d'approches factuelles, il faudra plus de statistique, et, par suite, on verra se multiplier les analyses en groupes-test et en groupes de contrôle, les consensus des experts, l'évaluation par les pairs, cette base de toute richesse des revues de très haut niveau et la nôtre par le fait.

Si nous consommons plus de statistique, on verra s’étendre la culture de la vraie et véritable science, travaux théoriques et appliqués publiés dans des revues soumises aux mêmes règles que celles de toutes les autres disciplines scientifiques et qui viendront à propos mettre à profit cette fertilité que l’élève de nos disciples aura communiquée à notre territoire.

Si nous consommons plus de statistique, seront alors mis en évidence des liens de cause à effet permettant de bâtir des protocoles expérimentaux et de connaître les causes des phénomènes observés…

Et que dirons nous des articles de Paris ou de Toulouse ? Voyez d'ici les analyses pleines de dorures, les évaluations en bronze et nos recommandations, ces cristaux en chandeliers, en lampes, en lustres, en candélabres qui brillent dans de spacieuses institutions auprès desquels ceux d'aujourd'hui ne sont que des boutiques.

Enfin seront exclus ceux qui, dans le droit fil d’un Lyssenko proclamant que la science "bourgeoise" s’oppose à la science "prolétarienne", dénoncent une science économique "orthodoxe" au service du (néo, ultra ou ordo) libéralisme, idéologie dominante contemporain.

Veuillez y réfléchir, Madame, et vous resterez convaincue qu’il n’est peut-être pas un Français, depuis l’opulent actionnaire de Banques prestigieuses jusqu’au plus humble chercheur validé par ses pairs, dont le succès de notre demande n’améliore la condition.
Nous prévoyons vos objections, Madame; mais vous ne nous en opposerez pas une seule que vous n’alliez la ramasser dans les livres à peine usés des partisans atterrés d'une hétérodoxie face à notre orthodoxie qu'ils traitent d'autistique. Nous osons vous mettre au défi de prononcer un mot contre nous qui ne se retourne à l’instant contre vous-mêmes et contre le principe qui dirige toute votre politique.

Nous direz-vous que, si nous gagnons à cette protection, la France n’y gagnera point, parce que l'orthodoxie en fera les frais ?

Nous vous répondrons :

Vous n’avez plus le droit d’invoquer les intérêts de l'hétérodoxie. Quand elle s’est trouvé aux prises avec la vraie science, en toutes circonstances vous l’avez sacrifiée. Vous l’avez fait pour encourager notre travail, pour accroître notre domaine du travail. Par le même motif, vous devez le faire encore.

Vous avez été vous-mêmes au-devant de l’objection. Lorsqu’on vous disait : l'économiste est intéressé à la libre diffusion du marginalisme, du monétarisme ou de l'économie de l'offre. Oui, disiez-vous.

Eh bien ! Si les hétérodoxes sont intéressés à l’admission de leurs modes de pensée, les vrais chercheurs reconnus par leurs pairs le sont à leur interdiction.

Direz-vous que la lumière de notre approche désormais scientifique est un don reconnu par nous-mêmes, et que repousser des dons reconnus, ce serait repousser la science même sous prétexte d’encourager les moyens de la développer ? Mais prenez garde que vous portez la mort dans le cœur de votre politique car vous n’avez qu’un demi-motif  pour accueillir notre demande, vous auriez un motif complet en vous fondant sur ce que nous sommes plus fondés que les autres, en d’autres termes, ce serait entasser absurdité sur absurdité.

La question, et nous la posons formellement, est de savoir si vous voulez pour la France le bénéfice de la recherche économique orthodoxe ou les prétendus avantages de la négation hétérodoxe. Choisissez, mais soyez logiques ; car, tant que vous repousserez, comme vous le faites, les approches statistiques et expérimentales, en proportion de ce que leur valeur a été définie par une norme établie par des pairs pour les pairs, quelle inconséquence ne serait-ce pas d’admettre d'autres approches, que l'on qualifie de négationnistes car non validées par nous mêmes ?

Fin de cette copie non-conforme car mélangeant les écrits de Frédéric Bastiat et ceux de Pierre Cahuc et André Zylberberg…

24 oct. 2016

Un nouveau "coup de coeur"


 

L'hétérodoxie en économie, une chance pour la France

  • 24 févr. 2015, édition : Les invités de Mediapart
Dans un magnifique texte, James Galbraith pointe l’erreur commise par Jean Tirole ou Philippe Aghion : il est impossible de prétendre, comme ils le font, que tous les hétérodoxes sont des nuls (et même, dans ce cas, pourquoi vouloir nous empêcher de partir ?).

 

Extrait :

La réaction des économistes du courant dominant – parmi lesquels, apparemment, Philippe Aghion (Harvard) et Jean Tirole (École d’Économie de Toulouse) – a consisté à s’opposer à cette proposition par une intervention directe auprès des plus hautes sphères de l’État.

Selon ce qui nous a été rapporté, leur argument consiste à estimer que les 600 économistes hétérodoxes de France se situent, en termes de mérite académique, dans les profondeurs du classement de la profession. Parmi ces 600 économistes, aucun-e n’est de valeur.

Cette réaction, pour insultante et désobligeante qu’elle soit, est très révélatrice. N’importe quel-le statistitien-ne vous le dira, le mérite académique (quelle que soit la façon dont il est mesuré) se distribue selon une courbe en cloche : certains seront sur la partie haute, d’autres sur la partie basse mais seuls quelques cas exceptionnels se trouveront à l’une et l’autre des deux extrémités.
Il se peut, ou pas, que la moyenne pour les hétérodoxes ne soit pas la même que celle pour les orthodoxes. Mais dans tous les cas, les points seront dispersés autour de la moyenne, quel que soit le type d’économiste concerné.

Il est de ce fait impossible d’imaginer que les 600 économistes hétérodoxes de France soient tous pires que leurs 1 800 collègues du courant dominant.

Et quel que soit l’écart entre les valeurs moyennes – si tant est que cet écart existe, ce qui reste à prouver – il y a sans aucun doute un nombre considérable d’économistes hétérodoxes de premier plan dont les qualités (si on les mesure de manière honnête) dépassent celles des chercheurs plus modestes du courant dominant.

Les professeurs qui défendent l’argument de la qualité insuffisante des travaux de recherche des économistes hétérodoxes démontrent par là-même leur incompétence sur une question essentielle pour tout économiste, c’est-à-dire la compréhension des principes élémentaires des probabilités et des statistiques.

Ce qui nous amène à la question suivante : si les membres les plus éminents du mainstream – selon leurs propres systèmes de classement – sont capables de se livrer à des arguments aussi faibles et même, disons le mot, incompétents, comment peuvent-ils revendiquer une quelconque supériorité intellectuelle sur la totalité de la tradition hétérodoxe française ?
De toute évidence cela n’est pas possible. De toute évidence, l’hétérodoxie française a le droit de s’évaluer elle-même, et d’être libérée du joug d’une majorité qui lui est hostile.

James Galbraith

Texte traduit par Gilles Raveaud, maître de conférences à l’université Paris 8 Saint-Denis, et Bruno Tinel, maître de conférences à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Merci à G. Raveaud et B. Tinel d'avoir permis la lecture de ce texte... 

P.S. :  Ce texte pose néanmoins une question redoutable, celle de la méthodologie et des critères utilisés pour "évaluer le mérite académique" ou "la qualité des publications" !
Peut-on en effet appliquer à deux populations différentes (orthodoxes / hétérodoxes) une seule et unique norme d'évaluation ?  (U.N. Minédipiù.)

20 oct. 2016

A propos de l'ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg : "Le Négationnisme économique et comment s'en débarrasser"

"Faux-savants" 
vs "Chasseurs de sorcières"
…ou de quelques comportements orthodoxes associant l'ignorance aux condamnations !


Opus 1 : l'état des lieux



A propos de l'ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg :
"Le Négationnisme économique et comment s'en débarrasser"
Flammarion, Collection Essais
septembre 2016, Paris, 240 pages…

Dans ce "négationnisme économique" les deux auteurs vont s’attaquer aux économistes "hétérodoxes"… Leur argumentation repose sur des définitions leur permettant d'établir les frontières entre orthodoxie et hétérodoxie et sur une référence constante à un socle commun imaginé permettant de classer chaque économiste, le tout sans hésiter à mobiliser Lyssenko !

(Les extraits de l'ouvrage seront mis entre guillemets et soulignés par U.N.M.)

1)   Hors-d'œuvre : quatrième de couverture (extraits) :

"Or aujourd’hui on ne peut affirmer tout et son contraire, car l'économie est devenue une science expérimentale fondée sur une analyse rigoureuse des faits. Cette révolution méconnue produit des connaissances qui heurtent souvent de plein fouet les croyances et les intérêts des grands patrons, des syndicalistes, des intellectuels et des politiques. Ils font tout pour semer le doute, même sur les vérités les plus établies. Débusquer le négationnisme économique, tel est l'objet du présent ouvrage. Pour arrêter de perdre notre temps avec des débats déjà tranchés et ne pas nous laisser berner par les impostures et la démagogie."

2)   Entrées : définition des écoles de pensée en économie à la sauce des modes de travail utilisés…

i.         Les "orthodoxes" (leurs croyances principales)

"Ils mènent des travaux théoriques et appliqués publiés dans des revues soumises aux mêmes règles que celles de toutes les autres disciplines scientifiques.
Ils pratiquent l'économie comme une science expérimentale recherchant les causes des phénomènes. "

Tout ceci repose sur sept postulats:

1.     La science est politiquement neutre
2.     L'objectif principal de la science est de "mettre en évidence des liens de cause à effet…" et de "s’attacher à bâtir des protocoles expérimentaux permettant de connaître les causes des phénomènes observés…"
3.     La méthode qui la caractérise est la démarche expérimentale avec l'analyse statistiques de données de plus en plus nombreuses…
4.     Pour ce faire, "l’analyse économique compare des groupes tests au sein desquels des mesures ont été mises en œuvre avec des groupes de contrôle où elles n’ont pas été mises en œuvre…"
5.     "Une précaution minimale consiste à s’assurer que ces informations sont extraites de textes publiés par des revues scientifiques reconnues…"
6.     L'appréciation des recherches repose sur l'évaluation par les pairs…
7.     Le référent principal de cette évaluation est le consensus des experts.

ii.         Les "hétérodoxes" (leurs défauts principaux)

Ils restent "fidèles à la conception sartrienne de l'intellectuel engagé et (forcément) anticapitaliste."
(…)
" Dans le fond, à l’image de Jean-Paul Sartre, les philosophes anticapitalistes, les Economistes atterrés et Pierre Bourdieu se situent dans le droit fil d’un Lyssenko proclamant que la science "bourgeoise" s’oppose à la science « prolétarienne ». Ils dénoncent une science économique "orthodoxe" au service du (néo, ultra ou ordo) libéralisme, idéologie dominante contemporaine.
...
Cette science ne sert qu’à défendre les intérêts de la classe dominante composée, selon la circonstance, des banquiers, des grands patrons, des traders, des 1% des plus riches… Dans ces conditions, l’utiliser pour améliorer le sort de ceux qui ne font pas partie de la classe dominante est une illusion. Il faut donc s’y opposer."

33)   Plat principal : négationnisme servi cru et sans accompagnement

      i.         Nier, exclure, détruire !

Les deux auteurs "affinent" cette notion de négationnisme dans une interview donnée au journal Les Echos :

"Prétendre, comme le soutenait hier Pierre Bourdieu et aujourd’hui les pourfendeurs de l’économie orthodoxe, que l’analyse économique est incapable d’évaluer les gains et les coûts pour la collectivité des politiques économiques et sociales, y compris celles visant à améliorer le sort de défavorisés, relève du négationnisme scientifique." (ouvrage)
(…)
"Le négationnisme économique consiste à nier ces résultats en affirmant qu'ils procèdent d'une pensée unique guidée par l'ignorance du monde réel ou par une conspiration. " (Journal Les Echos, 13 sept. 2016.)

Mais quelles seraient alors les motivations de ces "négationnistes" dont il faut se débarrasser ?

    ii.      Les intérêts supposés des "négationnistes", un nouveau monde de l'illusion ou la théorie du complot…

"Les négationnistes de la connaissance scientifique ont des motivations diverses. Ils peuvent être appâtés par les largesses de puissants lobbies, agir sous l'influence de l'idéologie ou de la foi, viser une notoriété médiatique ou simplement vouloir se démarquer. Les exemples pullulent. En réalité, le négationnisme ronge toutes les disciplines : l'histoire, la biologie, la médecine, la physique, la climatologie...
Aucun champ n'est épargné.
Y compris l'économie. C'est même sans doute la discipline confrontée au négationnisme le plus virulent."

Bien plus et cerise sur le (mauvais) gâteau (ou la normalisation nécessaire…)

"La guérilla contre la science s'appuie souvent sur des sociétés savantes qui produisent leurs propres "recherches" sans que celles-ci soient soumises aux procédures d'évaluation longues et pointilleuses, pilotées par les meilleurs experts, comme c'est la règle dans la science standard. Ces "procédures d'évaluation par les pairs » sont fustigées comme servant à éliminer toute pensée dissidente et permettant au contraire de promouvoir tout ce qui va dans le sens de la "pensée unique"."

4)   Dessert : mix des forces en présence

Peu d'économistes "reconnus" ont soutenu publiquement ce brûlot… à part :

·      Des essayistes et chroniqueurs en économie comme Nicolas Bouzou ou Robin Rivaton qui mettent néanmoins des petits bémols à ces affirmations…
·      Des chercheurs comme Stéphane Carcillo et Francis Kramarz, le dernier s'auto-affirmant comme "penseur de haut niveau" et ayant dénigré dans le Journal Le Monde du 18 août 2016 les  "élites mal formées et les économistes qui n’ont été publiés que dans des revues à l’exigence scientifique très faible…" [voir plus loin]
·      …des journaux comme "Valeurs actuelles" (numéro du 17 octobre 2016) et quelques illuminés de certains blogs….

      i.       Petite illustration d'une mégalomanie affirmée :

http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/08/17/francis-kramarz-nos-elites-sont-mal-formees-aux-techniques-d-evaluation-des-politiques-publiques_4983875_823448.html

Le journaliste du Monde (Bertrand Bissuel) :
"Que pensez-vous des observations faites sur vos recherches par deux inspecteurs de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) ? 
[commentaires rédigés à propos d'une étude de F.K. 
portant sur les effets des "35 heures" sur l'emploi, U.N.M. ]
Francis Kramarz :
"Pour moi, ce n’est pas une remise en cause, bien au contraire, que d’être critiqué par des personnes dont je pense qu’elles sont essentiellement mal, voire pas, formées aux techniques d’évaluation des politiques publiques. La réalisation de ce rapport par l’IGAS me semble, en effet, symptomatique de la formation de nos élites administratives. Le bagage qu’elles acquièrent, durant leur scolarité à l’ENA, en matière d’évaluation scientifique des politiques publiques est proche de zéro.
L’enseignement dispensé dans cet établissement est bien loin de ce qui se fait à Harvard (Kennedy School), ou dans la plupart des "Schools of Public Policy" aux Etats-Unis et maintenant à Sces. Po, qui vient de créer une telle formation.

Le journaliste du Monde (B.B.) :
"Vos remarques sont sévères…"
Francis Kramarz :
Les travaux des économistes critiqués – Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo ou moi-même – ne peuvent pas être placés au même niveau que d’autres, également cités dans ce rapport mais qui, pour la plupart, n’ont été publiés que dans des revues à l’exigence scientifique infiniment plus faible."
(…)
"Ce n’est pas de l’arrogance mais un simple rappel : l’économie est une science sociale, avec des méthodologies et des règles bien précises pour conduire et diffuser des recherches, après validation par les pairs. Le plus frappant, dans cette affaire, est que les conclusions de ce rapport démontrent une incapacité à distinguer le travail scientifique de productions qui ne le sont pas."

    ii.         Mais, en même temps, le combat reste déséquilibré…

… comme en témoigne l'évaluation effectuée au sein des Professeurs des Universités en Economie (Libération : Economistes, la révolte "hétéro" par Vittorio De Filippis, 15 mai 2015.)

"Sur les 209 professeurs d’économie recrutés dans les universités entre 2000 et 2011, seuls 22 sont des hétérodoxes. Et sur la période 2005-2011, on n’en compte que 6, tous courants confondus, sur un total de 120 (…)
Pour faire disparaître sans bruit le pluralisme, suffit-il simplement de remplacer la majorité des professeurs hétérodoxes qui partent à la retraite par de jeunes collègues orthodoxes ?"

 iii.         …malgré de nombreuses condamnations ou critiques

En premier lieu, ce brûlot à généré un appel d’un collectif de journalistes (allant de l’Humanité à La Croix en passant par La Tribune, Marianne et Causette), appel intitulé : "Contre l'intimidation économique" et à lire avec attention…
( http://www.alterecoplus.fr/contre-lintimidation-economique/00012141 )

En second lieu des économistes plus orthodoxes se sont opposés plus ou moins fortement à cette démarche de réduction de la pensée économique :

·      Philippe Aghion (professeur au Collège de France) : "Le problème n'est pas tant que la science économique soit exacte ou pas, c'est qu'elle nous permette de mieux comprendre les phénomènes économiques."
·      Pierre-Noël Giraud (professeur à Mines ParisTech et Dauphine PSL Research University) faisant référence aux "invectives épistémologiquement incultes de Pierre Cahuc et André Zylberberg…"
·      Eric Heyer (Directeur du département Analyse et Prévision de l'OFCE) : "Challenger en permanence la connaissance économique, c'est tout sauf être négationniste."
·      Jean-Hervé Lorenzi (président du Cercle des économistes et membre du directoire chez Edmond de Rothschild) :  "Ce livre m'inspire deux mots : trivial et naïf."

Voir : http://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/0211273995035-la-science-economique-est-elle-infaillible-6-economistes-repondent-2026185.php

On pourrait aussi citer quelques réponses très pertinentes comme celles d'André Orléan…
(www.alterecoplus.fr/quand-messieurs-cahuc-et-zylberberg-decouvrent-la-science)
…ou celle de Jacques Sapir
(http://russeurope.hypotheses.org/5336)


"Faux-savants" 
vs "Chasseurs de sorcières"
…ou de quelques comportements orthodoxes associant l'ignorance aux condamnations !

Opus 2 : les représentations et la violence


A propos de l'ouvrage de Pierre Cahuc et André Zylberberg :
"Le Négationnisme économique et comment s'en débarrasser"
Flammarion, Collection Essais
septembre 2016, Paris, 240 pages…

Pour comprendre les fondements de cette analyse nous pouvons en premier, rechercher des axes permanents dans la pensée de nos deux procureurs et des membres de leur "premier cercle"…

1)   La permanence des ignorances… :

Ces deux auteurs avaient déjà sévi dans un autre ouvrage publié en 2004 (Les ennemis de l'emploi - le chômage, fatalité ou nécessité ?, Flammarion, Champs actuel, Paris, 2004, seconde édition en janvier 2015, 224 pages…)

Dans cet ouvrage et après une série d’études économétriques, ils concluaient que le chômage en France ne pouvait être expliqué ni par l’internationalisation des échanges et des capitaux et ni par les plans sociaux ni par l’accroissement de la population active (ou d’âge actif ?) ou par l’immigration… Par contre, les politiques publiques (notamment celle dite des "35 heures"…) n’ont pu réduire ce chômage…

Les causes de ce dernier sont simples selon les deux auteurs : charges sociales, "trappes à l’inactivité", assurance chômage laxiste, protection juridique exagérée, emplois aidés du secteur public…

Des phrases clés (pp. 15 sq, éd. 2015 ) :

"En France, tous les ans, 2,4 millions d’emplois disparaissent. Ramenée à l’échelle quotidienne, l’ampleur du « carnage » est impressionnante : chaque jour ouvrable, la France perd 10 000 emplois ; 10 000 par jour, c’est l’emploi d’une ville comme Fécamp, c’est 7 par minute. A ce rythme, il n’y aura plus aucun emploi en France dans moins de sept ans !   
Voilà des chiffres qui pourraient facilement convaincre n'importe qui, de bonne foi mais partiellement informé, de l'inéluctable fin du travail. Heureusement, ce point de vue oublie une moitié de l'histoire. La moitié omise est pourtant tout aussi intéressante. Elle se résumé en une phrase : chaque jour, la France crée 10 000 emplois."
(…)
"Jouer sur les peurs millénaristes – et celle de la fin du travail en fait partie – aura toujours plus d'écho qu'une étude sérieuse, chiffrée, qui aboutit à des conclusions peu spectaculaires et pas toujours tranchées. En fait, nous ne sommes pas les témoins de la disparition du travail, mais bien de son incessante recomposition.…"

Mais ces raisonnements faisaient une omission de taille : les différences conceptuelles existant entre l’emploi et le travail n’y sont pas travaillées et l’assimilation des deux notions est permanente.

Or ces deux notions ne se situent pas au même niveau : l’emploi relève d’un cadre légal matérialisé par un contrat économique alors que le travail est une série d’activités qui se matérialisent par des gestes, position, résultats… Pour cerner les dimensions et le rôle ce travail, seuls les concepts issus de la sociologie, de la gestion des ressources humaines ou de la science de l’organisation des activités (l’ergonomie) peuvent avoir une efficacité analytique face à l'homo laborans. Et pourtant les chercheurs français en la matière (en économie, sociologie, gestion, psychologie…) sont nombreux et reconnus par des revues de niveau international comme Yves Schwartz, Yves Clot, Robert Salais,  Christian Defélix, Claude Dubar ou Jean-Pierre Durand !

2)   … et la "croyance en actes" :

Nous sommes donc là face à une démarche précise que Max Weber ou Pierre Bourdieu avaient analysée comme le résultat d'une foi partagée par les membres d'une société (ici, la société des économistes) en un moment précis afin de fonder ou de défendre une nouvelle pérennité de l'ordre de cette société… Cette démarche, sorte de "croyance en actes" (P. Bourdieu), permettrait de déterminer des principes d'actions des acteurs, d'un champ de compétition sociale et des mécanismes d'application des rapports de domination.

Nos deux auteurs nomment cette démarche "LE consensus" définissant les "vrais économistes", ceux avec lesquels on peut discuter et dont on ne chercherait pas à s'en débarrasser ! Nous sommes ainsi au cœur de leur démarche "politique", trier, exclure et protéger !

Un arbitraire culturel se double toujours d'une "violence symbolique" et le titre du dernier ouvrage de ces deux auteurs est explicite en l'espèce !

La définition webérienne ou Bourdieusienne de cet arbitraire culturel est précise… On la retrouve par exemple au sein de l'ouvrage "La Reproduction" (1970, écrit avec Jean Claude Passeron) au sein du "premier axiome" (axiome 0) :

"Tout pouvoir de violence symbolique, i.e. tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force, ajoute sa force propre à ces rapports de force » (p. 18).

En d'autres termes, cet arbitraire se définit par le fait qu’il ne saurait être déduit d’aucun principe et s'imposerait par violence, "more geometrico" ou grâce à la "mathématique universelle utilisée à la façon des géomètres"… Il peut aussi être compris comme une pensée moutonnière comme le souligne le blog "in-girum-imus" en citant les deux auteurs : "En science, c'est le consensus de la communauté des chercheurs, lorsqu'il existe, qui constitue la meilleure approximation de la "vérité"."
http://in-girum-imus.blogg.org/pierre-cahuc-et-andre-zylberberg-le-negationnisme-economique-et-commen-a126951256

Passons donc la définition du "consensus" par nos deux auteurs au filtre de cette notion (en utilisant leur présentation intitulée " Plaidoyer pour l'économie science empirique", Libération, 18 septembre 2016…) Cette définition (dans cette version) repose sur cinq postulats :

1)   "L’économie est une science fondée depuis deux décennies sur l'expérimentation…"
2)   Le consensus est "l'état des connaissances établies par la communauté des chercheurs"…
3)   Par analogie à la médecine et la biologie, "l’analyse économique compare des groupes tests au sein desquels ces mesures ont été mises en œuvre, avec des groupes de contrôle où elles n’ont pas été mises en œuvre."
4)   "Sur certains sujets, un consensus se dégage lorsque les études publiées obtiennent des résultats convergents."
5)   "la démarche scientifique est ouverte à toutes les idées dès lors qu’elles sont soumises au crible de la critique de pairs compétents."

Nous sommes donc en face d'un exemple extraordinairement clair d'un arbitraire culturel et, donc, d'une violence symbolique qui ne rêve que de devenir une violence réelle !

Cet ensemble de postulats apporte tout ce qu'il faut à un petit bricoleur voulant construire tout seul (ou à deux ou à quatre mais toujours en Do it yourself) son "arbitraire à lui" qui lui apportera gloire et prébendes,  bénéfices ecclésiastiques relevant d'un canonicat purement théorique mais permettant de chanter les plaintes et les gloires !

3)   Le "consensus, un arbitraire culturel  :

Tout est arbitraire dans cette approche :

1)   L'assimilation de l'économie à une science expérimentale est certes défendue par certains mais ne peut être validée et imposée par un organisme ou un/des individu(s) servant de juge suprême !
2)   Certes, UNE communauté de chercheurs peut reposer sur un consensus (cela s'appelle d'ailleurs, une Ecole de pensée !) mais elle ne peut pas être unique et devenir LA communauté validant une science (sauf en des périodes et situations très particulières comme par exemple, les mercantilistes entre le XVIème et la moitié du XVIIIème siècle) et la diversité des approches peut être considérée comme un outil d'avancée de  la réflexion…
3)   L'utilisation des "groupes tests" est certes intéressante mais ne peut être comme l'outil unique de l'analyse économique…
4)   Les consensus des études n'ont que des durées de vie limitées car remplacées systématiquement par des consensus nouveaux…
5)   Les "pairs compétents" désignés par des Revues "de haut niveau" ne peuvent être définis sui generis et sont toujours menacés par des roches tarpéiennes proches de leur Capitole qu'il soit toulousain ou d'une autre origine !

4)   Des histoires identiques  :

On peut rechercher au sein de la pensée économique des situations identiques même si cette recherche repose sur une discipline particulière, celle de l'histoire de la pensée désormais abandonnée par les Facultés d'Economie en France !!!!

·      C'est le cas de C.E. Ferguson qui, dans un avant-propos de l'un de ses ouvrages (The neoclassical theory of production and distribution, CUP, Cambridge, 1972), proclame sa "foi" de manière un peu mystique et sa confiance dans les hypothèses de base du modéle walrasso-parétien…
·      C'est aussi le cas de P.A. Samuelson considérant que la théorie néoclassique est fausse en tant que représentation de la réalité mais juste en tant que norme à respecter pour atteindre l'équilibre.

Mais en même temps, les débats étaient très durs et on peut évoquer des polémiques des années soixante et soixante-dix ayant marqué et fait progresser les analyses :

·       La polémique mobilisant les néoclassiques et les keynésiens sur la théorie du capital (ou "controverse des deux Cambridge") avec P.A. Samuelson et R.Solow vs J. Robinson et P. Sraffa…
·      Celle sur le problème de la transformation des valeurs en prix opposant les marxistes et les néoclassiques (P.A. Samuelson, L. V. Bortkiewicz et M. Morishima vs P. Baran et P. Sweezy)
·      Celle de l'influence des variations des taux de profit sur la valeur (quantités de travail datées) et les coûts de production opposant des keynésiens aux néoclassiques (P. Sraffa vs P.A. Samuelson et D. Lehvari)
·      …ou celle du "Retour des techniques" avec P.A. Samuelson, C. Bliss, J. Stiglitz et R. Solow vs J. Robinson et  M. Passinetti…

A noter, les polémiques venant d'être citées ont mobilisé des auteurs de réputation mondiale et publiant dans les meilleures revues internationales !!!!!!!!





NB et pour conclure (dis-moi où tu travailles…) :

Pierre Cahuc :
Professeur d'économie à l'université Paris-I (Panthéon Sorbonne)
Chargé de cours à l'École polytechnique
Chercheur au Centre de recherche en économie et statistique (CREST)
Membre du Conseil d’analyse économique
Directeur du programme Labor market institutions (Institute for the Study of Labor, IZA, Bonn)
Directeur du laboratoire de Macroéconomie du CREST-ENSAE 
Chercheur affilié au CEPR (Londres)
Co-Directeur de la chaire Sécurisation des parcours professionnels (Sciences Po et Groupe des Écoles Nationales d'Économie et Statistique de l’Insee-GENES)
André Zylberberg :
Directeur de recherche au CNRS
Membre de l'Équipe universitaire de recherche en économie quantitative (EUREQua)
Enseignant à l'université Paris-I (Panthéon Sorbonne)
Nicolas Bouzou :
Economiste et fondateur d'Asterès
Stéphane Carcillo :
Directeur exécutif de la Chaire de Sécurisation des Parcours Professionnels (Sciences Po et Groupe des Écoles Nationales d'Économie et Statistique de l’Insee-GENES) Economiste senior à l'OCDE
Professeur affilié au Département d’Economie de Sciences Po
Chercheur affilié à l'Institute for the Study of Labor (IZA, Bonn)
Francis Kramarz :
Directeur du Centre de recherche en économie et statistique (CREST) et professeur chargé de cours à l'École polytechnique